Actualités
06/08/14 Augustin Trapenard : la rentrée d'un juré Vialatte
03/08/14 Vialatte sur Facebook
03/08/14 A paraître : Alexandre Vialatte, un abécédaire
27/06/14 Prix Vialatte : le jury 2015
02/06/14 Les Fruits du Congo, illustré par Bellocq
04/04/14 Eric Chevillard blogueur et blagueur
04/04/14 Eric Chevillard Prix Vialatte 2014

Le Point – 17 novembre 2000

1 186 vues | 01.12.10 | 8:38

Christophe Mercier. Tout rentre enfin dans l’ordre._ « En 1971, on signala ici et là d’une plume indifférente la mort d’un vieil écrivain obscur, du nom d’Alexandre Vialatte, auteur de trois romans dont le plus récent datait de vingt ans, polygraphe publiant des chroniques dans divers journaux parisiens et dans un grand quotidien de province (mais il s’agissait de l’Auvergne, une province qui, vue de Paris, semblait en ce temps-là si reculée qu’il aurait tout aussi bien pu écrire en Papouasie), et dont on remarquait surtout qu’il devait ces notules nécrologiques au fait qu’il était l’introducteur et le traducteur français de Kafka. Il se murmura même ici ou là que « les versions françaises étaient meilleures que les textes originaux ». L’année de sa mort, il avait eu le plaisir de voir ressortir son premier roman, « Battling le Ténébreux » (paru chez Gallimard en 1928) dans le Livre de Poche (n° 2885), sous une jolie couverture, avec le nom de l’auteur et le titre du livre écrits à la plume, encre violette sur un cahier d’écolier. Trois ans plus tôt, son ultime roman, « Les fruits du Congo », était déjà paru en Poche (n° 2368), mais c’était en Mai 68, et le livre était passé inaperçu. Pas de quoi rêver à une grande postérité.

Néanmoins, Vialatte avait une amie fidèle, écrivain elle aussi, Ferny Besson. Et une poignée d’admirateurs, parmi lesquels quelques écrivains. En 1978, les éditions Julliard, sous la houlette de Bernard de Fallois, publièrent un grand volume, préfacé par Jacques Laurent, couverture jaune aux lettres tarabiscotées, affublé d’un titre étrange, « Dernières nouvelles de l’Homme ». Il s’agissait d’un choix des chroniques données par Vialatte à Spectacle du monde, et on en parla un peu. L’année suivante – même couverture tarabiscotée, cette fois-ci rose-orangé, et Jacques Perret officiant comme préfacier -, « Et c’est ainsi qu’Allah est grand », sélection de chroniques de La Montagne. Les Parisiens commencèrent à se dire que l’Auvergne était moins sauvage que la Papouasie, et ce fut le début d’une gloire posthume. Depuis vingt ans, onze autres volumes de chroniques se sont succédé, un rose, un bleu pâle, un vert épinard, avec des préfaces d’Obaldia, de Daninos, de Nucera, sous des titres insolites – « L’éléphant est irréfutable », « Profitons de l’ornythorinque », « Chronique des grands micmacs ». On a lu ainsi, dans un désordre certain, outre ce que Vialatte a écrit pour La Montagne, une partie de ce qu’il a donné à Marie-Claire, ou dans des journaux comme La Revue rhénane ou L’Epoque. Vialatte est devenu une sorte d’icône branchée, de totem pour ceux qui font profession d’aimer l’écriture et l’humour. Six romans posthumes sont parus, des nouvelles, des volumes thématiques regroupant des textes divers sur Kafka, ou sur Jean Dubuffet, des poèmes. Le rayon Vialatte d’une bibliothèque qui, à sa mort, dépassait à peine dix centimètres en mesure aujourd’hui plus de soixante-dix. L’oeuvre a crû et s’est multipliée, et on ne précise plus que de temps en temps, et du bout des lèvres, comme une information anecdotique utile à une partie de Trivial Pursuit, que Vialatte a été le traducteur de Kafka.

Aujourd’hui, les amateurs de Vialatte reçoivent enfin ce dont ils rêvaient depuis longtemps – et qui leur permettra de gagner un espace non négligeable dans leur bibliothèque – : une édition intégrale et chronologique des « Chroniques de La Montagne ». On espère que toutes les autres chroniques (Spectacle du Monde, Marie-Claire, etc.) seront elles aussi bientôt rassemblées avec un tel soin.

En ce qui concerne les « Chroniques de La Montagne », il est vrai, c’est Vialatte en personne qui a fait le travail : il a réuni lui-même les 895 textes qu’il possédait sur les 898 envoyés au journal (les trois autres ont été égarés sans avoir été publiés), les a minutieusement numérotés de 1 à 900, en a oublié un au passage (« Chronique des îles et des révolutions »), que l’éditeur a pieusement numéroté 770 bis, pour ne pas rompre la séquence établie par le maître. Et nous voilà avec, entre les mains, deux volumes magnifiques dont les index ont été établis par Pierre Vialatte, le fils de l’écrivain, qui permettent de lire la totalité des chroniques de La Montagne (soit un tiers de plus que dans les différents volumes Julliard), et ce dans l’ordre chronologique (elles n’étaient pas toujours datées dans l’ancienne édition). Pour Vialatte, date et ordre chronologique sont essentiels : il a tenu, pendant dix-neuf ans (2 janvier 1952 – 25 avril 1971), un journal intime de la France.

Il est le miroir des choses

Il parle peu des grands événements et des grands hommes. Il parle même peu des grands écrivains et préfère s’étendre sur le livre moyen d’un ami que sur un chef-d’oeuvre dont il ne connaît pas l’auteur. Et ce n’est pas gênant : il ne fait pas de la critique, mais oeuvre d’écrivain, et le livre, ou l’événement, qui lui sert de prétexte n’est qu’un élément déclencheur, l’huître qui permettra à la perle de se développer. Le 15 novembre 1970, il n’évoque la disparition de De Gaulle (six jours plus tôt) que dans le chapeau de sa chronique et dans une note en bas de page, préférant nous entretenir de réflexions générales sur la mort, la Toussaint, la pluie sur les chrysanthèmes. La France de Vialatte, ce n’est pas celle des manchettes des grands journaux ni celle des manuels, qu’ils concernent l’Histoire ou la littérature. C’est celle de tous les jours, celle des ménagères qui lisent des auteurs aujourd’hui oubliés, celle de l’« homme qui attend l’autobus 21 au coin de la rue de la Glacière ». Il parle de l’esprit de Noël, des Auvergnats qui vendent des marrons au coin des rues, et de la grande-place de Clermont-Ferrand. « Un arbre de Noël gigantesque, au milieu de la place de Jaude, sépare Desaix de Vercingétorix. L’un lui ordonne du doigt de venir à ses pieds, l’autre le charge en brandissant son sabre. On ne sait comment finira l’aventure » (25 décembre 1962). Pour jouir de cet ensemble, il faut le feuilleter et revivre vingt ans de préoccupations quotidiennes dans une France rassurante et disparue, dans la France d’avant McDonald’s et l’Internet. Les « Chroniques de La Montagne », ce sont celles de la France provinciale, ou celles du 14e arrondissement vu comme un village. Il faut aller voir ce qu’écrivait Vialatte au moment où se produisait, dans la vie du monde, ou dans ce que notre souvenir a conservé des vieux temps de nos vies personnelles, tel ou tel événement. Ou se demander ce que nous faisions quand, dans la France profonde, dont il est le miroir, les choses étaient ce qu’en dit Vialatte. Mieux que la madeleine de Proust, ces « Chroniques » sont une usine à réminiscences.

Quant à parler de son style, de son écriture au naturel très travaillé, capricante, soûlante comme un vin vieux, d’autres l’ont fait. Il n’est pas certain, d’ailleurs, que le meilleur de Vialatte soit dans ses formules frappées au coin de la maxime et de l’humour, mais plutôt dans la grâce mélancolique d’une description, dans la poésie d’un paysage de brouillard sur Paris, ou d’un trottoir couvert de feuilles mortes. Comme le savent les lecteurs de « Battling le Ténébreux » – son meilleur roman, déchirant, beaucoup moins complaisant et ludique cependant que les magnifiques « Fruits du Congo » -, Vialatte est un écrivain noir, obsédé par la mort. Dans ses « Chroniques », au fond, il ne fait que parler, au jour le jour, d’une France et d’un univers en train de disparaître. Gageons que « Tombeau pour un monde défunt » figurera parmi les grands livres de la littérature française du XXe siècle.

« Chroniques de La Montagne », d’Alexandre Vialatte (Laffont, « Bouquins », deux volumes, 1 140 et 1 050 pages, 179 F chacun).

 



CITATION
Alexandre Vialatte
TEXTE DU MOIS
MOTS-CLES
GALERIE PHOTO
 
Illustration dimanche du pieton Ambert Carte de presse d'Alexandre Vialatte Dessin d'Alexandre Vialatte Dans la neige Rinaldi  Angelo Alexandre Vialatte devant l'entrée de La Montagne Autocaricature d'Alexandre Vialatte Alexandre Vialatte assis sur un banc Dessin-collage de Philippe Kaeppelin Alexandre Vialatte en 1929 Laporte Bureau à Paris
GALERIE VIDEO
TELECHARGEMENT
Télécharger l'affiche
de l'Année Vialatte 2011
 Page d'accueil Haut de page