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04/01/15 Est-ce ainsi que l'Auvergne est grande ?
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03/12/14 Prix Vialatte 2015, conseils de lecture
16/11/14 Eva Bester, Vialatte comme Remède à la mélancolie
16/11/14 L'Abécédaire salué
04/11/14 Vialatte et l'homme de Novembre par Gavin's Clemente Ruiz

Introduction au Bestiaire de Kaeppelin
Le Bestiaire, illustré par les dessins de Kaeppelin constitue une excellente manière de pénétrer l’univers extraordinaire de Vialatte. On peut s’inspirer de ces textes pour réinventer un Bestiaire « A la manière de… » ; on peut également puiser de l’inspiration pour redessiner les « animaux » tels que l’auteur des Chroniques les imaginait. On peut également partir de ces textes pour inventer de courtes histoires dans lesquelles le Bestiaire tient une place de choix. Dans tous les cas, enseignants d’arts plastiques, de lettres et professeurs des écoles peuvent s’inspirer de notre sélection pour faire travailler leurs élèves sur ce monde imaginaire. Envoyez-nous vos œuvres et nous publierons les meilleures sur ce site. Dans quelques semaines, un concours sera proposé aux classes de primaires. Nous vous en reparlerons très vite.

François Marthouret lit Le Chameau extrait du Bestiaire de Vialatte

Le texte que lit François Mathouret est extrait d’un Bestiaire d’Alexandre Vialatte, « soixante portraits d’insectes, de reptiles, d’oiseaux et de mammifères (dont l’homme, la femme, l’Italien, le Turc et l’Auvergnat »). Ce recueil illustré par Honoré, publié par Arléa (2002) n’est, hélas, plus disponible.Lire la suite

Vialatte-Kaeppelin : Bestiaire complice

François Marthouret : lecture, Le Lion.

Le texte que lit François Mathouret est extrait d’un Bestiaire d’Alexandre Vialatte, « soixante portraits d’insectes, de reptiles, d’oiseaux et de mammifères (dont l’homme, la femme, l’Italien, le Turc et l’Auvergnat »). Ce recueil illustré par Honoré, publié par Arléa (2002) n’est, hélas, plus disponible.Lire la suite

François Marthouret : lecture, Le Colin.

Le texte que lit François Mathouret est extrait d’un Bestiaire d’Alexandre Vialatte, « soixante portraits d’insectes, de reptiles, d’oiseaux et de mammifères (dont l’homme, la femme, l’Italien, le Turc et l’Auvergnat »). Ce recueil illustré par Honoré, publié par Arléa (2002) n’est, hélas, plus disponible.Lire la suite

François Marthouret : lecture, Le Kangourou.

Le texte que lit François Mathouret est extrait d’un Bestiaire d’Alexandre Vialatte, « soixante portraits d’insectes, de reptiles, d’oiseaux et de mammifères (dont l’homme, la femme, l’Italien, le Turc et l’Auvergnat »). Ce recueil illustré par Honoré, publié par Arléa (2002) n’est, hélas, plus disponible.Lire la suite

L’Auvergnat

CE qui caractérise l’Auvergne, c’est qu’elle est remplie d’Auvergnats : presque autant que Paris. Ils ont de bonnes joues rouges, fruit d’une saine nourriture, des yeux qui brillent, la chair entrelardée et des dents blanches de trois espèces : les incisives qui tranchent le saucisson, les canines qui le percent, les molaires qui le broient. Quand le saucisson les voit arriver, il se déclare vaincu d’avance. Le Lexique de Meyer assure que l’Auvergnat vit dans une chaumière enfumée qu’il abandonne aux approches de l’hiver pour aller dans les capitales scier du bois et montrer des marmottes.

L’Auvergne est pleine de  « villes d’eau » où l’homme se promène en sandales, boit cette eau, la mange et la fume, la mâche, la crache et l’élimine, la fait gargouiller dans sa gorge et circuler dans son gros intestin. Il rénove ainsi ses organes. Il se couche comme les poules, il se lève comme un lion.

Quoi de plus plaisant qu’un Auvergnat ? bien râblé, bien carré, bien planté sur ses jambes, légèrement plus large que haut, avec la joue bien rouge, bien tannée par le vent, le teint couleur de jambon de montagne, et les cheveux qui dévorent le front ; je parle d’un vrai père de famille, d’un homme sérieux et sagement enveloppé de plusieurs pelures de lainage, tricotées main, en mouton du pays.

Quant à l’Auvergnat de race très pure, la zoologie nous fait voir que, sous un gilet de laine marron, qui se boutonne et qui a quatre poches, il porte un pull-over de couleur aubergine sous lequel il a mis un chandail qui dissimule quelques menus lainages superposés sur l’épaisse chemise qui recouvre son tricot de peau. Ce qui est pratique pour les ménagères. Les ménagères du Haut-Cantal se servent couramment du grand-père, qui est assis à côté du feu, comme d’une pelote d’épingles. Il est immobile et pure laine. Comment se passerait-il d’un hiver rigoureux ? L’été l’éprouve déjà beaucoup, l’hiver le repose un peu de ses nombreux lainages.

Le Homard

LE homard est un animal paisible qui devient d’un beau rouge à la cuisson. Il demande à être plongé vivant dans l’eau bouillante. Il l’exige même, d’après les livres de cuisine. La vérité est plus nuancée. Elle ressort parfaitement du charmant épisode qu’avait rimé l’un de nos confrères et qui montrait les démêlés d’un homard au soir de sa vie avec une Américaine hésitante :

Une Américaine

Était incertaine

Quant à la façon de cuire un homard.

- Si nous remettions la chose à plus tard ?…

Disait le homard

A  l’Américaine.

On voit par là que le homard n’aspire à la cuisson que comme le chrétien au Ciel. Le chrétien désire le Ciel, mais le plus tard possible. Ce récit fait ressortir aussi la présence d’esprit du homard. Elle s’y montre à son avantage. Précisons de plus que le homard n’aboie pas et qu’il a l’expérience des abîmes de la mer, ce qui le rend très supérieur au chien, et décidait Nerval à le promener en laisse, plutôt qu’un caniche ou un bouledogue, dans les jardins du Palais-Royal. Enfin, le homard est gaucher. Sa pince gauche est bien plus développée que sa pince droite. A moins, toutefois, qu’il n’ait l’esprit de contradiction, et, dans ce cas, sa pince droite est de beaucoup la plus forte. De toute façon, il n’est pas ambidextre. Ou plutôt il l’est en naissant. Mais il passe sa vie misérable à se coincer les pinces dans toutes sortes de pièges. Si bien qu’il les perd constamment. Tantôt c’est l’une, tantôt c’est l’autre. Comme elles repoussent, au contraire des bras de l’homme (le bras de l’homme ne repousse jamais), la dernière en date est plus petite, si bien que le homard ressemble au célèbre empereur Guillaume II, qui avait un bras bien plus petit que l’autre. Il ne put jamais se servir également des deux mains.

Le Crocodile

MON rêve le plus grandiose est de trouver le crocodile. Un crocodile habille un square comme le souvenir habille l’amour. Je l’espère du ruisseau bordé de zinc. C’est un crocodile espagnol. Et on est extrêmement gêné. Parce qu’on n’en a pas l’habitude, et parce qu’il est très fascinant/intelligent, savant et beau (il est très beau et, en même temps, un peu répugnant pour les hommes, comme la plupart des crocodiles) ; et enfin, et peut-être surtout, parce qu’on ne parvient pas à savoir s’il est verdâtre ou mordoré. Tantôt il paraît vert et tantôt mordoré. C’est une question de lumière, d’éclairage, de reflets. Il a une peau de lézard, il est couvert d’écailles. Quand il plie le bras, il fait comme un bruit de portefeuille. Tout le monde sera déçu d’apprendre que le plus grand crocodile du monde n’a que trois mètres cinquante de long. Je parle des crocodiles prisonniers ; peut-être en liberté s’allongent-ils davantage. Si on défalque les deux mètres de la queue, qui ne compte pas dans le creux utile, il ne peut avaler en long que des gardiens d’un mètre cinquante. (En large, il n’y faut pas songer.) Le plus grand crocodile du monde n’est, au fond, qu’un danger pour nains. C’était tellement plus beau dans les poèmes arabes ! «  Voyez-le, disent-ils, étendu au soleil comme la babouche de Mustapha devant la porte de la mosquée. Il est prudent comme la colombe et rusé comme le rat d’égout. Ses yeux sont des buissons ardents, et ses pieds des collines puissantes. Ses dents sont acérées comme l’épée du croyant. Sa poitrine est forte et incassable, son corps pareil à une colonne de cèdre ceinte de boucliers d’airain. Sa queue est comme un hippodrome. Son odeur tue au loin le moustique et fait frémir l’onagre mâle. Elle stérilise le dattier, elle rend la chamelle inféconde. Tous ceux qu’il a mangés sont morts de mort subite. Qu’Allah te protège du maudit ! Sa ruse est longue comme la barbe du prophète et son souffle est comme la marmite dans laquelle on trempe le fer chaud. »

L’Escargot

ET c’est là que l’escargot nous donne de grandes leçons. S’il arrive lentement au bonheur, il arrive lentement à  la tombe. M. Cadart nous livre tous ses secrets. Il l’étudie au cours de ses promenades, « en pleine indépendance », nous dit son éditeur. Il en conclut la chose la plus inattendue : c’est que le « rythme de vie de l’escargot est dépourvu de la fantaisie qu’on croirait d’abord y trouver. » Nous qui le prenions pour quelque funambule. Nous voilà bien déçus. Mais nous nous rattraperons : il y a l’escargot culinaire, l’escargot d’élevage, l’escargot juridique (il a causé tant de procès qu’on en ferait un maître en droit romain) ; il y a l’escargot artistique, médical, et même religieux.

M. Cadart en sait et en dit tout. « Faut-il faire jeûner l’escargot ? Le faire dégorger ? Lui enlever son tortillon ? » Graves problèmes. Vous en aurez la solution « pour le prix de trois douzaines d’escargots. » Car c’est ainsi qu’est indiqué le prix du livre. A force de parler escargot, on finit par voir escargot, par penser escargot, par compter escargot. Comment disait mon ami Dubuffet ? Il était irrité d’un nain qui parlait le français de tout le monde, comme la chose la plus naturelle : « Pourquoi ne parle-t-il pas nain ? », demandait Dubuffet, agacé. En effet ! C’est la logique même ! L’escargot l’a compris, il se vend en escargots.

La Grammaire

J’AVAIS à reparler de la Grammaire. Qui est la mère de la civilisation. Ou tout au moins sa fille aînée. Ou alors sa cousine à la mode de Bretagne. Et je ne dis pas que ce soit passionnant, mais enfin c’est une cause très juste qu’on n’a pas le droit d’abandonner. La Grammaire est une belle personne, un peu sèche, un peu tatillonne, autoritaire et chichiteuse, un peu osseuse, un peu chameau, mais enfin, pour un jeune homme pauvre et qui n’a pas trop d’ambition, c’est un parti qui mérite un coup d’oeil. Il y a trois sortes de femmes, disait Apollinaire : les em…bêtantes,les embêteuses et les embêteresses ; la Grammaire est une embêteresse. Elle distille l’ennui distingué. Après tout elle a le profil grec, et des endroits moins secs que d’autres ; ceux qui la connaissent bien disent que c’est une fausse maigre. Bref, il y aurait plaisir à rompre en son honneur quelques lances dans les tournois. Tout au moins si on ne savait pas les graves dangers de l’équitation. Surtout avec les chevaux de tournoi, qui se prennent les pieds dans leurs jupons tant ils sont couverts de dentelles, de volants et de colifichets. La Grammaire veut quelques égards, et même un peu d’hypocrisie.

Le Guépard

QUEL esprit charmant, quel rêveur, quel désarmant platonicien a songé le guépard du Larousse ? Car il est ainsi défini :  « Mammifère du genre chat. La seule espèce connue est le guépard à crinière » !… La seule connue !… Comment sont faites les autres ?… Et comment sait-on qu’elles existent ?… Cette définition insondable me poursuit depuis plusieurs jours. Elle me roule dans des abîmes. Elle met l’univers en question. Je n’y vois qu’une explication : le guépard, M. Larousse n’a pas osé nous le dire, mais c’est lui qui l’a inventé. Tel qu’il doit être. Avec ou sans crinière. C’est une création de son esprit, c’est une idée platonicienne. Il se trouve que, dans la nature, un animal mi-chien mi-chat et à crinière a réussi (c’est notre seule chance) à ressembler à l’une des mille races de guépards qu’à inventées M. Larousse et qui comprennent (peut-on savoir ?) le guépard bleu et le guépard sans crinière, le guépard à pois, le guépard à carreaux.  « La seule espèce connue… »,  il y a là un regret… Ah ! si on l’avait laissé faire !

Rien ne saurait mieux prouver à l’homme que ce monde n’est qu’un accident parmi des millions de mondes possibles. Le guépard particulièrement. Nous vivons entourés de mille guépards chimériques, de mille possibilités de guépards toutes plus belles les unes que les autres. Nous naissons et mourons dans la cage aux guépards.

C’est une situation révoltante. C’est l’arbitraire le plus gratuit. Qui a prouvé, après tout, le guépard inconnu ? Qui l’a décrit ? Personne, surtout pas M. Larousse. (Il connaît mieux les lois du fantastique.) C’est plus beau, il le sous-entend ! Voilà de quel bois il se chauffe.

La Femme

LA femme remonte à la plus haute antiquité. Elle est coiffée d’un haut chignon. C’est elle qui reçoit le facteur, qui reprise les chaussettes et fait le catéchisme aux enfants.

La femme se compose essentiellement d’un chignon et d’un sac à main. C’est par le sac à main qu’elle se distingue de l’homme. Il contient de tout, plus un bas de rechange, des ballerines pour conduire, un parapluie Tom Pouce, le noir,

le rouge, le vert et la poudre compacte, une petite lampe pour fouiller dans le sac, des choses qui brillent parce qu’elles sont dorées, un capuchon en plastique transparent, et la lettre qu’on cherchait partout depuis trois semaines. Il y a aussi, sous un mouchoir, une grosse paire de souliers de montagne. On ne s’expliquerait pas autrement la dimension des sacs à main.

A peine sèche, le coiffeur l’enferme au fond de sa cave. A côté de vingt-cinq autres femmes. Sur des fauteuils. Toutes immobiles. Comme des poupées. Comme des momies. Dans un drap blanc. On peut les voir par un soupirail : mauves ou vert Nil, parfois même vert pistache, dans un éclairage au néon. On dirait des mortes dans leur tombe, c’est un sous-sol de science-fiction. Tout le long de cette chambre des supplices, elles sont coiffées jusqu’au menton de casques gaulois reliés à des souffleries par un système de tuyauteries qui s’apparente aux tubulures de l’hélicon. Dans cet attirail scientifique, elles ressemblent a s’y méprendre à des scaphandriers, à des ordinateurs, à des Martiens, à des contrebasses, au réduit du chauffage central. On dirait des mégathériums branchés sur des sarrussophones. On croit avoir épousé une jeune fille, on s’est marié à un alambic.

Pour le poète André Berry, qui voit en elle un animal métaphysique, c’est une chèvre qui a fait sa première communion.

L’Eléphant

LA méditation de l’éléphant est l’une des plus utiles à l’homme. L’éléphant est considérable. « Ses larges pieds, dit M. Leloup, sont chaussés de pantoufles élastiques. » II fait l’arbre fourchu, offre des fleurs aux dames et fut amoureux, dit Plutarque, de la bouquetière Glycèra. « Ses pattes s’articulent en tous sens ; sa rondeur lui permet de rouler. » Ajoutez-y qu’il sait si mal mettre ses bretelles que son pantalon retombe sur ses pieds en catastrophe, et vous aurez le parfait portrait de Fratellini (celui qui faisait de la barre fixe et qui jouait de la guitare). Il ressemble à un dieu par la trompe (très exactement à Siva), par l’oeil au général de Gaulle, et par les bas à  la folle de Chaillot. Par l’ensemble  à Michel Simon : par la carrure, l’énigme, l’étrangeté, et je ne sais quelle force placide.

L’éléphant est mythologique. L’homme est plein d’éléphant. L’éléphant habite l’homme. Il a hante tous les dessinateurs, tous les écrivains, tous les peintres.

L’éléphant date de la plus haute antiquité. Du moins sous forme de mammouth. Il pataugeait alors dans les glaciers d’Auvergne. Ou de Sibérie, pareil a un prophète biblique. Depuis, le mammouth a perdu ses poils. Il vit tout nu dans les forêts équatoriales, ou à Paris (au zoo de Vincennes, et dans le Ve arrondissement). Il est indispensable à l’homme : physiquement, moralement et de toutes les façons. Comment vivrait sans lui l’éléphantologiste ? Comment l’homme saurait-il, sans lui, qu’il n’a pas de trompe? (et, sans le chameau, qu’il n’a pas de bosses ?) Telle est l’utilité des monstres. Ils indiquent  à l’homme ses limites, ils lui permettent de se définir, de connaître son contour et son ombre chinoise. Sans eux l’homme serait flou : une vapeur, une fumée, un gaz toxique.

L’éléphant se compose en gros d’une trompe, qui lui sert à se doucher, d’ivoire, dont on fait des statuettes, et de quatre pieds, dont on tire des porte-parapluie. Dieu l’a fait gris, dit Bernardin de Saint-Pierre, pour qu’on ne le confonde pas avec la fraise des bois.




CITATION
Alexandre Vialatte
TEXTE DU MOIS
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