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Jean-Blanzat : Un cas limite du roman-procès

798 vues | 14.03.11 | 16:50

Le fidèle Berger._Comme il y a des romans de « formation » du type Éducation sentimentale ou « Années d’Apprentissage » qui content l’histoire d’un carac­tère qui se compose, il y a des romans qui entreprennent, au contraire, de dire comment, sous la pression de forces extérieures, l’âme d’un homme peut éclater et se défaire. C’est la même enquête sur le coeur humain et la même méthode d’analyse ; il s’agit toujours de séparer le vrai du faux, l’important et le secondaire, mais les points de départ sont à l’opposé. La variété la plus caractéristique des livres du second genre c’est le roman-procès. On prend un homme en liberté et, grâce à une affabulation quelconque, on le met en jugement. C’est-à-dire qu’on le sépare des hommes ; on le met en conflit avec eux ; à chaque trait de sa vérité singulière on oppose la vérité convenue et courante. Une sorte de verdict implicite est toujours rendu.
Le Fidèle Berger d’Alexandre Vialatte offre tous les traits d’un roman « d’éclatement » et c’est un cas limite du roman-procès. Berger, homme ordinaire, brigadier du Train des Équipages, a été fait prisonnier dans la débâcle de juin 40. Terrassé par la fatigue et l’angoisse, il a voulu se suicider, il est devenu fou. Il est passé par tous les lieux où l’homme est « séparé » : la prison, l’hôpital, la maison de fous. Voici le résumé de son histoire. « Il avait voulu sauver son honneur et sa liberté. Il y avait sacrifié sa vie, le corps réchappé par miracle, il devait maintenant donner l’esprit. Il gardait l’âme. C’est la seule chose qu’on ne puisse pas prendre Mais que vaut-elle sans outils ? » C’est là le bilan d’une vie qui s’est décomposée, qui a subi une défaite progressive et complète. Ne retenons que l’essentiel de ces phrases qui commentent pourtant tout le livre. Que veut dire ici ce mot qui désigne le dernier et inaliénable bien de l’homme : l’âme ? L’âme c’est, semble-t-il, la conscience qu’un homme a de vivre, le sentiment de son existence, de sa durée. L’esprit, ce sont ces outils perdus, c’est en particulier le pouvoir de parler, sinon à soi-même, du moins à autrui. Sous cet aspect Le Fidèle Berger est un roman-procès limite. Le crime de Berger, la somme de ses vérités singulières, c’est sa folie. Tout débat dès lors est inutile, le tribunal est unanime, le verdict immédiat. La punition, c’est la Solitude. Rien n’est plus terri­ble ; dans un monde sans soutien toute vérité est improbable, l’âme s’égare dans ses propres doutes et risque de s’abîmer. Plus tard, elle sera pourtant sauvée et, sous les yeux méfiants des hommes, elle retrouvera peu à peu l’usage de l’esprit.
L’un des écueils redoutables du roman-procès tient au choix de l’intrigue. Quelques nouveaux romanciers, et naguère M. Camus dans L’Étranger, ont gardé au mot procès son sens judiciaire. Un homme commet un crime. Il passe en jugement. Sa vérité particulière n’est pas admissible, il est condamné. L’erreur des juges est significative, elle emprunte lapparence d’une fatalité. Histoire peu concertée, prévisible. La tragédie du Fidèle Berger n’est que trop vraisemblable. Elle a pu se produire cent fois. On peut même dire que Berger n’a fait que vivre à l’extrême un drame que nous avons tous connu. Nous avons dû, en juin 40, passer brusquement d’un monde à un autre et, d’une multitude de pensées, changer tout à coup. Plus éprouvé et peut-être moins pré­servé que la plupart, c’est presque naturellement que Berger a glissé du désarroi à la folie. En ce sens, le livre de Vialatte, grave, désintéressé, traversé d’une plainte secrète, est un des plus beaux témoignages sur notre défaite. Il en résume l’essentiel du point de vue moral.
Il y avait dans la donnée une difficulté très grande. L’auteur met en scène un fou. Cela même l’oblige à se tenir tout près de son héros, s’il en parlait de trop loin il serait condamné à un pittoresque odieux ; bon gré, mal gré il lui faut s’approcher de cette folie et comme y participer. Vialatte doit succomber avec Berger, délirer avec lui et avec lui guérir. C’est pourquoi, aux plus hauts moments de la maladie, le lecteur est mis sans intermédiaire et sans guide en présence de la folie. Un psychiatre pourrait alors juger comme un document clinique les divagations de Berger ; elles ne nous concernent plus. « Il n’y a qu’un monde pour tous pendant le jour, mais la nuit, dans nos rêves nous avons chacun notre monde ». La folie est, comme les rêves, un monde de chacun, mais, comme eux, c’est un monde incommunicable. C’est pourquoi « tombent » du livre tous les « effets » poétiques de la folie, et même, par exemple, ce qui concerne « le secret de Planier », thème faussement conducteur, d’un symbolisme élémentaire, et dont le livre pouvait se passer. C’est dans les moments où Berger reste ou redevient intelligible que nous pouvons être avec lui. Vialatte le sait et, sacrifiant à un procédé un peu usé, il multiplie dans l’esprit du fou, intacts ou à peine déformés, les souvenirs lucides. Si bien que, sous-jacents aux courants qui déchirent une âme, la dispersent et la perdent, il y a les contre-courants, qui ten­dent à la recomposer. Ils rapportent à l’homme nu les biens d’une vie banale : une enfance encore vivante, un pays natal, une femme, deux enfants. C’est cette vie, à grand-peine sauvée du désastre, qui donne enfin la vraie substance du livre ; c’est d’elle qu’il tient sa douceur et son rayonnement.
Relevons, pour finir, quelques traits frappants de l’écriture. Vialatte sait voir les choses avec un regard qui rappelle Kafka. Comme lui, il rend leur présence intense et leur prête on ne sait quelle existence métaphy­sique. « L’endroit aurait été banal », écrit-il d’un coin de cave, sans la descente dramatique d’une colonne. Poète des choses, Vialatte peut tout aussi bien se servir à leur propos des ruses de Giraudoux : « Berger était au bonheur suprême de laisser voir qu’il tenait une épingle. Cette épingle lui cachait le monde ». Autre sorte de regards : ceux qui, partis de l’étroite fente d’une meurtrière, vont embrasser les plus vastes paysages.(Poésie 42, n° 14) – (in Entretiens d’Alexandre Vialatte, p. 89, éditions Subervie  – 1976)

 



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Alexandre Vialatte
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