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La femme

3 275 vues | 25.02.11 | 10:53

Ce texte a été publié à l’origine dans la revue Spectacle du Monde n°75, en juin 1968 et repris dans le recueil Dernières Nouvelles de l’homme, aux Editions Julliard.

Alexandre Vialatte y traite de la femme comme il traite ailleurs du loup, du puy de Dôme ou… de l’homme. Il prend le ton d’un ethnologue pour peindre une femme qui affronte aussi bien les Peaux-Rouges que les Bigoudis. Tout l’humour de Vialatte est dans ce grand écart.

Alexandre Vialatte avait une sœur, Madeleine, qu’il adorait. Il a épousé sa femme Hélène en 1929 et ils ont eu un fils prénommé Pierre.


Histoire des femmes, Dernières Nouvelles de l’homme, Editions Julliard, p. 213 (150 lignes environ)

La femme remonte à la plus haute Antiquité. Elle est coiffée d’un haut chignon. C’est elle qui reçoit le facteur, qui reprise les chaussettes, et fait le catéchisme aux enfants.

Je l’ai bien connue dans mon enfance. Sous la forme insolite de Mlle Guérin. Nous étions assis sur un banc. Elle, sur une chaise en face de nous. Toute petite, toute menue, et tout de noir vêtue. Pareille à une fourmi. Une fourmi bienveillante. Avec de beaux yeux bleus et de très jolis cheveux blancs. Et un boa autour du cou. Un petit boa. Pour le grandiose. Pour la toilette et la féminité. Pour le principe et la bourgeoisie. Bref, pour la classification. Ce boa nous fascinait. Il avait des plumes noires qui se moiraient de reflets zinzolins. Nous le trouvions luxueux et incompréhensible.

La femme se compose essentiellement d’un chignon et d’un sac à main. C’est par le sac à main qu’elle se distingue de l’homme. Il contient de tout, plus un bas de rechange, des ballerines pour conduire, un parapluie Tom Pouce, le noir, le rouge, le vert et la poudre compacte, une petite lampe pour fouiller dans le sac, des choses qui brillent parce qu’elles sont dorées, un capuchon en plastique transparent, et la lettre qu’on cherchait partout depuis trois semaines.

Il y a aussi, sous un mouchoir, une grosse paire de souliers de montagne. On ne s’expliquerait pas autrement la dimension des sacs à main.

Il arrive fréquemment que les femmes prophétisent. Chez les Anciens, on leur facilitait la chose en les posant sur un feu d’herbes. Cassandre prédisait les plus affreux malheurs. Elle apparaissait dans les songes comme un corbeau sur un ciel noir, et j’ai moi-même vu, à Toulouse, de fortes épouses, sur les trottoirs, maudire leur voisine du premier dans un style extrêmement grandiose, priant Dieu d’une voix de stentor de changer cette affreuse personne en vespasienne, et disant des moeurs de sa mère des choses nettement désobligeantes que l’écho répétait au loin. Elles avaient des visages bronzés, des cheveux huileux et les poings sur les hanches. Des anneaux presque en or leur pendaient aux oreilles, et leur poitrine se répandait pêle-mêle dans des camisoles à fleurettes. D’autres femmes leur répondaient de l’autre côté de la rue. L’une d’entre elles me confia qu’elle allait communier pour prier Dieu de faire crever sa voisine. C’est ainsi que la religion se répand. C’était dans des venelles poussiéreuses aux trottoirs extrêmement étroits, sur lesquels un épicier chauve exposait de loin en loin quelques morceaux de morue dans une cuvette en émail bleu.

Il y a des femmes qui chantent La Marseillaise, drapées dans le drapeau tricolore, d’autres qui attendent l’autobus 27 au coin du boulevard Arago ; il y en a qui rappellent leur chien; il y en a qui jouent du tambour dans 1′«Orchestre des Hirondelles », d’autres qui sont «parents d’élèves», et d’autres qui volent des lapins. On voit par là leur infinie diversité. C’est pourquoi il est difficile de prendre une vue synthétique de la femme et de faire d’elle un tableau complet. Le docteur Garnier a réussi pourtant, en 1883, dans son beau traité du Mariage, à la page 196, à établir d’une façon générale que la femme a la graisse plus blanche et bien plus fine que celle de l’homme, et le genou plus gros et plus rond. Elle a également dix ans de moins. Cet âge inférieur à celui de l’homme change aussi bien moins fréquemment. Balzac pose en principe que les dix plus belles années se situent, pour la femme, entre vingt-neuf et trente ans.

C’est au cours des grandes migrations que la femme donne sa plus belle mesure. Elle jette pêle-mêle les enfants et les sacs dans les hauts chariots à roues pleines, elle les bâche, elle attelle elle-même les chiens de traîneau. Elle fait le coup de feu contre les Peaux-Rouges. Elle rattrape, à l’étape, les juments égarées. C’est elle qui boulange rapidement ces gros pains d’orge ronds et mous, d’un brun verdâtre, qui sont le vrai pain de grande migration. Elle lance aux chiens et aux pintades leur ration de farine de poisson. Elle ramasse sur la piste, avec beaucoup de mérite, dans des cabas en sparterie, les crottes du chameau et du yak, qui constituent le seul combustible tout le long du désert de Gobi. Elle plie en quatre les journaux que les hommes glisseront entre leur peau et leur chemise pour se protéger des grands froids. Elle bouche parfois les fissures de l’igloo.

La femme a trois sortes de chichis : les grands chichis, les moyens chichis, et enfin pas de chichis du tout.

Pour faire les grands, elle oint sa peau de substances grasses violemment colorées, elle peint son corps en guerre comme les soldats hurons. Avec des produits en franglais : l’eye-liner, le flash-back, que sais-je ? Elle se badigeonne de flash-back, elle se frictionne les omoplates à l’eye-liner. Elle va chercher du bouillon de poireau à la cuisine. Elle se fait des masques de tomate, de jaune d’oeuf et de fromage blanc. Elle laisse durcir, puis elle arrache avec les ongles. Elle se baigne dans le jus de concombre, elle se frotte les gencives avec un noyau de pêche, elle se parfume à la chlorophylle, elle se caresse avec de l’échalote, elle se gratte avec des orties. Elle garde les pieds en l’air pour s’amincir la cheville. Elle dit « pêche-poire-pomme-prune » pour s’arrondir la bouche. Elle se fait macérer dans la purée de fourmis.

A peine sèche, le coiffeur l’enferme au fond de sa cave. A côté de vingt-cinq autres femmes. Sur des fauteuils. Toutes immobiles. Comme des poupées. Comme des momies. Dans un drap blanc. On peut les voir par un soupirail : mauves ou vert Nil, parfois même vert pistache, dans un éclairage au néon. On dirait des mortes dans leur tombe, c’est un sous-sol de science-fiction. Tout le long de cette chambre des supplices, elles sont coiffées jusqu’au menton de casques gaulois reliés à des souffleries par un système de tuyauteries qui s’apparente aux tubulures de l’hélicon. Dans cet attirail scientifique, elles ressemblent à s’y méprendre à des scaphandriers, à des ordinateurs, à des Martiens, à des contrebasses, au réduit du chauffage central. On dirait des mégathériums branchés sur des sarrussophones. On croit avoir épousé une jeune fille, on s’est marié à un alambic.

Tels sont les grands chichis de la femme. Pour les moyens, elle se contente du chignon « banane »; pour pas du tout, décapée aux acides, elle est complètement « désincrustée ».

Faut-il lui dire que c’est ainsi qu’elle est la plus belle (déconsidérant les travaux par lesquels elle a pris tant de peine à se transformer en grand cheval de tournoi ?

Où est le tact ? Louez-la sans crainte de sa beauté sans ornement. Ce n’est pas pour vous qu’elle se condamne aux grands chichis, c’est pour vexer sa meilleure amie; pour qu’elle en crève de jalousie rentrée.

Et plus encore pour son propre plaisir. Pour se donner une grande fête personnelle. Pour faire tourner le manège au milieu du village, avec ses cuivres et ses vermillons.

Un grand médecin vient d’écrire un ouvrage pour nous montrer que la femme qui veut s’émanciper se réveille dans un lit glacé, devient très rapidement frigide, souffre de dettes et de diabète galopant, et finit dans l’acrocyanose, maladie de la circulation qui la rend chauve et lui fait les pieds bleus.

Ces nombreuses considérations montrent l’importance de la femme. Elle ne diffère d’ailleurs de l’homme que par le sexe. Les femmes sont nos frères féminins. Sans elles, plus de belles-soeurs, plus de cousines : les familles n’auraient plus de branche collatérale, ni l’homme marié de femme légitime. La civilisation en serait toute transformée.

Résumons-nous. La femme a joué de tout temps un rôle très important dans la survie de l’espèce humaine.

Tout homme, sans elle, serait un orphelin.

L’Histoire des femmes, par Maurice Bardèche (Editions Stock)

 



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Alexandre Vialatte
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