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Le bonheur

2 008 vues | 25.02.11 | 10:54

Ce texte a été publié à l’origine dans la revue Spectacle du Monde n°92, en novembre 1969 et repris dans le recueil Dernières Nouvelles de l’homme, aux Editions Julliard.

Alexandre Vialatte y parle du bonheur avec nostalgie. Celle d’un homme qui voit disparaître les maisons, les villages, les hommes et les femmes de son enfance. Beaucoup de l’œuvre romanesque de Vialatte évoque la nostalgie du temps passé : celui de l’adolescence, des premiers jeux, des premiers amis, des premières amours. Son premier roman, Battling le ténébreux paru en 1928, puis Les Fruits du Congo qui faillit avoir le prix Goncourt en 1951, sont des complaintes rythmées par la poésie du temps qui passe.


Les maisons du bonheur, Dernières Nouvelles de l’homme, Editions Julliard, p. 267 (135 lignes environ)

L’automne s’obstine au flanc des coteaux. Du maïs, des oiseaux s’envolent. Des feux s’allument dans les jardins. Il en monte de hautes fumées. L’air sent le céleri, les fanes de pommes de terre. La campagne est calme et muette. On voit au loin, contre le ciel, sur les collines, le contour de quelque village.

Si l’on y va, après avoir marché longtemps, on s’aperçoit soudain qu’il est vide. Ce n’est qu’une façade de théâtre, une coquille creuse. Un escalier, çà et là, ne mène à rien. D’une maison basse, il n’est resté que le perron, avec sa rampe en fer forgé. Une haute porte voûtée porte une date inscrite dans la pierre ; elle s’ouvre sur une cour sans murs et tout envahie par l’ortie. C’est le théâtre de l’absence. Tous les habitants sont partis. Il y a soixante ans, ils étaient trois cents ; il y a trente ans, ils étaient trente. Aujourd’hui, il n’y en a plus un.

Si, peut-être, une vieille femme assise sur les marches de son seuil noir, une écuelle entre les genoux. Elle mange sa soupe. Le soir descend. La nuit arrive. Pas une lumière. La « rue Qui-monte » est vide, comme la rue « Qui-descend ». Que fait la vieille femme ? Elle reste là. Telle une pomme oubliée sur un pommier d’automne1.

Elle ne fait pas autre chose ,que rester. Pour rester. Le soir à l’heure des chauves-souris, elle erre dans les deux rues, ombre parmi les ombres, et frappe aux portes des maisons abandonnées. Elle parle aux morts et aux absents. Et le jour, elle parle à ses chèvres. Elle les mène au bouc, qui ressemble à Chadeyras, le notaire de Puy-Guillaume, « en plus sérieux et en plus réfléchi », à cause de ses yeux tristes et de sa barbe épaisse. Elle réchauffe son dîner, elle regarde le puy de Dôme. Elle lève un oeil songeur sur la pomme qui est restée dans le pommier des Dumousset.

Ainsi finit la vie des villages blancs, dont on voit encore la coquille au sommet des collines lointaines. La coquille fragile et poreuse comme celle des coquillages fossiles. La coquille vide. Si on se l’appliquait sur l’oreille, on entendrait monter la rumeur du vieux temps. Au premier « bang » d’avion, ils tomberont en poussière.

Pourquoi pense-t-on que c’étaient les maisons du bonheur ? Parce qu’on les découvre éphémères ? Parce qu’elles sont fragiles et lointaines ? On ne peut pas s’empêcher d’y voir une espèce de patrie perdue des conditions qui rendaient l’homme heureux.

Autrefois, le bonheur était un sous-produit. On l’obtenait en cherchant autre chose. Aujourd’hui, on le vise directement.

Quoi qu’il en soit, les philosophes constatent, d’une façon assez générale, que, sans bonheur, l’homme n’est pas heureux. « Quand on s’ennuie, disent les Chroniques de l’Œil-de-Boeuf, le corps souffre, la constitution s’altère, les maladies surviennent ». Voilà. C’est la chose même. Et quand on est heureux ? Alors, c’est tout le contraire. On donne des coups de pied aux réverbères, et on tire la queue des chats.

Le Bonheur date de la plus haute Antiquité. On s’imagine généralement qu’il a été fondé par deux frères, comme la plupart des maisons sérieuses, en 1883, la grande époque de la manufacture, avec un beau papier à lettres sur lequel on voyait ses immenses magasins magnifiés par la perspective, et la médaille d’or remportée à l’exposition de Liverpool, représentant les profils jumelés des fondateurs. Il n’en est rien : il commença en même temps que l’homme, lorsque Adam s’éveilla au paradis terrestre, dans l’odeur des lilas et des frangipaniers. Le soleil était tout neuf. L’éléphant se douchait avec sa trompe. Le loup s’amusait avec l’agneau. Le crocodile badinait avec l’explorateur. Le persil verdoyait dans le jardin, les épinards étaient superbes, et on comptait sur les salsifis. Malheureusement, le Bonheur fut de courte durée. Eve cueillit la pomme défendue. Et depuis, l’homme sue à grosses gouttes. Peut-être le bonheur s’était-il réfugié dans ces villages où l’on ne va plus ? En ces fragiles et lointains domaines ?

Malheureusement, il ne suffit pas d’avoir le bonheur pour être heureux. Sempé nous montre, dans son Saint-Trop2, un milliardaire vautré dans un transatlantique, devant sa somptueuse villa. Ce ne sont que marbre, acajou, porphyre, et piscine en forme de coeur, peut-être même de rognon de veau. « Heureusement, dit ce gavé, qu’il me reste le rêve ! » C’est ce qui prouve que pour être heureux, il faut qu’il reste quelque chose à désirer. Et que l’argent ne fait pas le bonheur, comme l’expliquent si bien tous les gens qui en ont de reste. Encore qu’il contribue beaucoup, disait Allais, à supporter la pauvreté.

Mais ce n’est pas tout que d’être heureux. Il faut aussi, expliquait Jules Renard, que la chose empoisonne les autres.

Hélas ! les autres n’y font pas attention.

Les soucis, petits et grands, font partie du bonheur Que ferait l’homme sans les traverses de la vie ? Il s’ennuierait à en mourir. Fort heureusement, il y en a toujours eu beaucoup. Les traverses de la vie, disent les archéologues, datent comme nous-mêmes de la plus haute Antiquité.

Le vrai secret du bonheur, c’est la joie. « Mieux vaut, dit le proverbe bantou, être joyeux et bien portant au sein d’une opulente famille, que pauvre et délaissé sur un banc d’hôpital ».

« Je vous redis la devise des forts, écrivit Jean Guitton :

« Les malheurs passent et le bonheur demeure (…). Et le vieux lion disait au lionceau : je ne vous promets d’abord que la sueur et les larmes ».

Mais qui mérite la leçon des forts ?

Melville raconte qu’il habitait une maison d’où il voyait, sur la montagne, une autre maison, lointaine, lointaine, où semblait habiter le bonheur. Il y alla, et de ce point élevé, il vit la sienne à l’horizon. Et ce fut la sienne, à ce moment-là, qui lui fit la même impression.

Le bonheur n’est jamais qu’en face.

Et c’est pourquoi il habita sans doute ces vieux villages dont parle Anglade ; qu’on voit au sommet des collines. On n’y trouve plus qu’une vieille femme oubliée, qui parle aux morts et à ses chèvres. Les maisons n’ont plus de toit. Et le premier « bang » d’avion pulvérisera leurs derniers murs.

1. Lire Une pomme oubliée, par Jean Anglade (Editions Julliard).

2. Saint-Trop’, par Sempé (Éditions Denoël).

 



CITATION
Alexandre Vialatte
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Bureau à Paris Alexandre Vialatte assis sur un banc Marie Hélène Lafon Pierre Vialatte Dessin d'Alexandre Vialatte Carnet d'adresses Signatures Alexandre Vialatte en 1929 alexandre-vialatte_8898462 A Barbizon avec les Besson Lafon Marie-Hélène Couverture de la Revue Rhénane
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