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Henri Pourrat (1887-1959).

722 vues | 02.11.10 | 12:30

C’est en arrivant à Ambert (Puy-de-Dôme) qu’Alexandre Vialatte rencontre les frères Pourrat. D’abord Paul, le plus jeune, avec lequel il se lie d’une amitié telle qu’il lui dédicacera Battling le ténébreux, sept ans après sa mort. Henri jouera pour lui le rôle du grand frère, celui qui guide et qui conseille, mais aussi celui auquel on rêve d’échapper et que l’on raille avec plaisir. Mais Celui qui l’introduira chez Gallimard par l’intermédiaire de Jean Paulhan.

Toute leur relation a fait l’objet d’une imposante correspondance, que Dany Hadjadj a entrepris d’éditer et de commenter pour Les presses universitaires Clermont-Ferrand. Six tomes sont disponibles, Les lettres de collège (1916-1921), Les lettres de Rhénanie I & II (1922-1927), Les grandes espérances (1928-1934); De Paris à Héliopolis (1935-1939), Les temps noirs I (1939-1942).

Henri Pourrat, (1887-1959) n’a guère quitté Ambert de toute sa vie. Tuberculeux, il a renoncé, très jeune, à tout projet. Il s’est consacré à la lecture, à l’écriture et au collectage des contes. Il est l’auteur d’une oeuvre abondante dont les titres les plus connus sont Gaspard des Montagnes et Le trésor des contes (Gallimard/Omnibus).

339. HENRI POURRAT
CHRONIQUE DES GRANDS JARDINS

L’été délire sur la Provence. Le soleil ronge le dessin de la montagne. L’ombre est rouge sous les parasols. La matière, consumée de lumière, n’est plus qu’une vapeur irisée. Les glaïeuls montent comme des fusées, les roses s’écroulent sur les roses, les buissons de fleurs moussent comme une crème, débordent les vieux murs comme un lait qui s’échappe. Les hampes des roses trémières lancent à deux mètres cinquante leur plus haute fleur, percée de flèches d’or jusqu’à la transparence complète. Les jardins croulent sous leur délire. Pourrat n’est plus là pour les chanter.

Il est mort jeudi, à 22 heures 30. Mais qui le croirait ? Sur la petite place du marché de Vence, les citrons jaunes, les tomates rouges, les aubergines de faïence bleue, voisinent avec des ceintures d’or. On ne part pas par un tel soleil. Pourrat serait mort ? le téléphone l’a annoncé ; les téléphones se trompent souvent. Mais maintenant, la radio le dit, de sa voix sans âme. Maintenant c’est un fait accompli. Désormais les jardins ne sont plus qu’un verre vide, et c’est un peu comme si Virgile, une fois de plus, était mort.

Je ne croyais pas parce que je savais. Il y a déjà deux ans que je vivais cette mort et que j’attendais ce coup de téléphone comme un coup de bâton sur la tête. Maintenant la vie n’est plus la même ; et on a presque envie de le reprocher à Pourrat.

Un dieu des champs. Une grande forme barbue qui passe au soleil dans les blés. Une certitude. Une confiance. Une promesse. Et voilà qu’il nous a trahis : il a penché la tête ; il est parti de lui-même sans que personne s’en aperçoive ; en dormant, comme un somnambule. Il a quitté sa maison terrestre par la fenêtre, comme un voyageur clandestin, pendant qu’on surveillait la porte. Cet endroit passager ne pouvait plus lui suffire. Il est allé trouver ailleurs ce pays qu’il cherchait sur les routes de la terre avec son manteau, son bâton, pareil aux personnages qu’on voit dans le désert sur les images de l’histoire sainte, toujours en route, les pieds poudreux.

On l’a entouré de fleurs des champs, de hautes digitales et de grandes marguerites blanches, et on l’a mis dans cette longue boîte qui ressemble à une barque de pêche. On ne savait pas qu’il était si grand.

Le voilà pareil au chasseur Gracchus de la légende, ce chasseur mort qui, dans sa noire gondole, parti de son Tyrol natal, navigue encore autour du monde, reçu par les maires des villes et les autorités des ports. C’est ainsi qu’il s’enfonce dans l’ombre.

La mer est calme et la nuit est tombée. Les lumières font des colliers de perles autour des golfes. Tout le long de la côte, en revenant en Auvergne, je l’attendais comme le chasseur Gracchus. A Antibes, à Cannes, à Fréjus. Revenu du pays des jardins avec sa canne et son grand chapeau noir. Frappé d’un décès discutable ; qu’on pourrait peut-être réfuter. Dans chaque port, j’ai attendu sa barque noire. Elle n’est pas venue.

Sombre veillée qui ramène les souvenirs, le vieux temps et ses premiers livres, les ombres, les saisons, les compagnons de jeunesse, les cloches qui sonnaient pour leurs morts, Jean l’Olagne, Pierre Armilhon, la montagne sous le ciel bas, le vent noir de la semaine sainte, La Colline ronde, Liberté, Gaspard, les vieux villages. Il reste en mon souvenir comme un roi des jardins. Il savait le nom de toutes les plantes. Il s’asseyait dans le foin en mâchonnant une herbe, et il écrivait sur ses genoux des choses comme les Jardins sauvages qui sont parmi les plus belles qu’on puisse lire. Qu’on relise La Veillée de novembre. C’est dans ses souvenirs qu’il s’est montré le plus grand. Depuis deux ans je le sentais en danger ; je m’agitais en moi comme un chien sur la plage quand il voit ses maîtres dans l’eau ; je le pressais d’écrire ses Mémoires. Ils eussent été son plus beau livre. Ils auraient fait un de nos meilleurs classiques. Il n’a pas osé aborder un ouvrage de si longue haleine. Il se sentait le temps compté. Je le regretterai toute ma vie.

Du moins Le Trésor des contes pourra-t-il être achevé. Il fait de lui notre Grimm. Je ne parle pas du reste. Il a de quoi fournir plusieurs anthologies. Il restera comme un conteur, un épique et un grand poète. Un maître : car sa voix ne fut jamais qu’à lui. Parce qu’il a toujours pris pour prétexte l’Au­vergne, et que les étiquettes sont commodes, des gens qui ne l’ont jamais lu le prennent peut-être pour un « régionaliste », au sens où l’on pourrait parler de quelque maniaque du biniou. C’est tout le contraire. Dans l’his­toire d’un laitage local il fait tenir les soucis de Virgile et de Bossuet : la poésie de la terre, les fins dernières de l’homme, le sens des civilisations. Il n’a eu que deux grands thèmes : l’amitié, la nature ; la charité, la Créa­tion. Toute son oeuvre est une impatience d’aider l’homme et de le hausser. Elle le prend par la main et elle lui montre l’aube. Elle n’a eu que les plus hauts soucis.

Et c’est pourquoi il faut se résigner à cette mort qui le prend les mains encore pleines. A ce qu’il ne soit plus qu’un nom de rue, un buste dans un square, une dictée dans un livre. Cette dictée touchera des coeurs. Je ne le quittais plus depuis deux ans sans lui demander de ne pas mourir. C’est ainsi qu’il tient sa promesse.

Il part, en attendant, dans cette barque de chêne soulevée par les grandes eaux. Il nous laisse, et rien n’est facile. Henri, Henri, quand tu étais là, tout était plus beau.

Nous ne te verrons plus passer sur les routes de la montagne, tailler la vigne ou dicter à Marie ces lettres qui donnaient toujours les dernières nouvelles de la rose, de la prune, des feuilles, de la neige, et où toutes les saisons se reflétaient dans le jardin.

Il parlait toujours à voix basse, un pan de sa cape devant sa bouche quand le vent soufflait, pareil à un conspirateur. Que tramait-il ? Il n’a jamais tramé que le complot de la bonne volonté, de l’amitié, des plus hautes choses : le « bon vouloir », « les grandes moeurs », « le règne », « le rayon» ; le folklore d’un éden qui n’est pas d’ici-bas.

C’était une ombre qui passait sur les jardins, pareille au Judex des vieux films, au-dessus des fleurs ou des avoines.

Elle n’a pas eu à changer de forme pour devenir pareille aux prophètes ; il lui a suffi de devenir lumineuse ; il lui a suffi de ce soleil de juillet qui rend diaphanes les roses trémières. Elle est entrée dans les jardins définitifs.  24 juillet 1959

(In Chroniques de La Montagne – Tome 1 – Éditions Bouquin/Laffont)

 



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Alexandre Vialatte
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